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Les Régionalistes pionniers des luttes anti-nucléaires
29/11/2009 | Manifestations
Etaient-ils 3000, selon la préfecture, ou 10 000 selon les organisateurs? Peu importe. Les manifestants de ce 3 octobre 2009 à Colmar ont remis le problème de la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim sous les feux de l’actualité.
Une foule bigarrée et pacifique agite calicots, pancartes et fanions jaunes signalant le danger nucléaire. Aux bannières d’associations écologistes et sociales et de formations politiques plutôt de gauche agitées au-dessus des têtes, se mêlent joyeusement une douzaine de drapeaux rot un wiss, couleurs de l'Alsace.
Les militants régionalistes et autonomistes ont été parmi les pionniers de la lutte contre la centrale nucléaire de Fessenheim. Au sein du mouvement Elsass- Lothringen (EL) créé en 1970, ils s'associent, alors que l'opinion publique est largement indifférente aux questions d'environnement, aux premières mobilisations écologistes. Bien avant que les Verts n’entrent en scène…
Besser heute aktiv, als morgen radioaktiv !
En Alsace, la dangerosité des projets de centrales sur le Rhin est dénoncée par Esther Peter DAVIS, Jean-Jacques RETTIG et Alain BOOS. Dans des périodiques alternatifs Elsa et La Voix d’Alsace.-Lorraine (die europäische Stimme Elsass-Lothringens), les régionalistes relayent le message écologiste à travers le slogan « Besser heute aktiv, als morgen radio-aktiv ». Leur expert en écologie, le barde alsacien Jean DENTINGER, précurseur des Roger SIFFERT, René EGLES, François BRUMBT, Roland ENGEL, et autres Richard WEISS, publiait « Das grüne Buch », un fascicule proposant une autre façon de se nourrir.
Ces différents journaux appelèrent à la première marche pour Fessenheim, organisée par le CSFR (Comité de Sauvegarde de Fessenheim et de la Plaine du Rhin) qui se constituait.
Au printemps 1971, le Mouvement EL alerta les habitants de Mothern et environs. Des expropriations étaient envisagées en vue d’une centrale nucléaire dans le nord de la région. Les villageois vinrent manifester à Strasbourg au siège du Port Autonome à bord de deux autobus bondés. Sans la mobilisation de la population, il n’y aurait pas aujourd’hui 2 réacteurs installés sur le Rhin supérieur, mais bien 14...
Aux élections cantonales partielles de septembre 1971 à Strasbourg, le candidat EL, Ferdinand MOSCHENROSS, inscrivait le combat anti-nucléaire dans sa profession de foi sous le titre Pour que Fessenheim n’ait pas lieu : « Ne pas tolérer en Alsace un instrument de destruction, tel la centrale nucléaire de Fessenheim, première d’une grande série sur le Rhin, et dont personne d’autre ne voulait (ni autour de Paris, ni autour de Bonn) et pour cause.»
Le 7 mai 1972 plus de 5000 manifestants participèrent à Fessenheim à une grande «Marche du réveil». L’actuel maire de Colmar, Gilbert MEYER, alors poulain des députés gaullistes BOROCCO et BOURGEOIS, occupait les fonctions de secrétaire de mairie et de capitaine des pompiers à la commune de Fessenheim. Usant de son ascendant sur les habitants du village, il leur demanda de « ne pas se mêler avec ces gens-là ». De sorte que beaucoup suivirent le cortège de derrière leurs volets.
Ce jour-là, les militants EL récoltèrent 4300 signatures pour intervenir auprès des instances hexagonales et européennes. Ils demandaient un moratoire de cinq ans pour la construction des centrales nucléaires et l’organisation d’un référendum dans les régions concernées.
Il ne s’agissait pas d’une préoccupation passagère. Aux élections cantonales de 1973, le candidat autonomiste EL distribuait à Strasbourg des autocollants «Halte à la pollution» représentant une Alsacienne dépérissant à Fessenheim.
La mobilisation de la population, des villageois, de leurs instituteurs et curés et de quelques élus amena l’importante victoire de Marckolsheim en 1974 : après une occupation de plusieurs mois du site destiné à accueillir une installation industrielle polluante, les Münchner Blei Wercke, le projet est abandonné.
A partir de là on comprit la force de l’union entre Alsaciens, Badois et Bâlois, entre l’agriculteur du Ried, le vigneron du Kaiserstuhl, l’ajusteur de Sélestat, l’ouvrière d’usine de Barr, l’ingénieur de Fribourg, le médecin de Bâle et la mère de famille de Sundhouse, associés au syndicat CFDT et au mouvement culturel naissant. Autour d'un feu au Freundschaftshüs animé par des chanteurs, des musiciens et des poètes, parmi lesquels André WECKMANN et Conrad WINTER, on constatait qu’Alsaciens et Badois parlaient la même langue, commune aussi aux Bâlois.
Marckolsheim, Wyhl, Fessenheim, Gerstheim, Heiteren…
L'occupation de terrain de « Marcko » fut suivie de celle de Wyhl, de la Manifestation à Fessenheim en 1975 - les autonomistes y tenaient un stand -, de Gerstheim, et enfin de Heiteren en 1977.
Durant les 7 mois de cette occupation de chantier, peu avant que la centrale de Fessenheim n’entre en exploitation, les gens de EL participaient au tour de permanence et aux animations dominicales. Le drapeau rouge et blanc flottait sur le pylône inachevé. Lorsque la force publique « déblaya » manu militari le camp, Ferdinand MOSCHENROSS se retrouva assis sur une poutrelle s’élevant au bout de la grue en compagnie d’un prêtre…
Durant les années 70 et 80, les autonomistes alsaciens-lorrains étaient de tous les combats anti-nucléaires, aux côtés de la population. Ils se mobilisèrent contre les couloirs THT (lignes très haute tension) « fin de siècle » entre Fessenheim et le poste d’interconnexion de Marlenheim-Nordheim. Ils accompagnèrent la résistance mosellane à l'installation de deux réacteurs à CATTENOM. Ils soutenaient également les initiatives en faveur des énergies douces, qui deviendront ensuite renouvelables ou durables, en participant à des rassemblements, de Soultz-sous-forêt à Lutterbach, en passant par Fribourg ou Bâle
Les autonomistes participent à la première radio libre de France, Radio Verte Fessenheim devenue Radio Régionale Libre Dreyeckland. Cette expérience collective commencée en 1977 se termine par exemple à Haguenau en 1989 par la saisie musclée du matériel et la condamnation de la responsable de la station.
A Wittelsheim en 1997, le Président de EL, dénonce le projet de stockage de déchets ultimes (nucléaires… ?) STOCAMINE Alsace, et attaque en Justice la responsabilité du préfet du Haut-Rhin, M. SCHOTT originaire de Drusenheim. Deux ans plus tard, c’est un incendie – non prévu… - qui met définitivement fin aux dépôts.
Lorsque, à partir de 2001, les déchets nucléaires transitent à travers la région vers l'usine de retraitement de la Hague dans des trains « CASTOR », les autonomistes sont présents. A chaque convoi radioactif - mensuellement les 3 premières années, moins fréquemment ensuite - à Lauterbourg, Seltz ou Roeschwoog, Robert JOACHIM et ses amis organisent la protestation, sous le drapeau rot un wiss et sensibilisent la population aux risques nucléaires. La pression policière est alors importante (barrages, confiscation de matériel, immobilisations, voire traductions en correctionnelle (affaire du képi en 2004).
Une terre vivable
«Assurer une terre vivable aux générations à venir est un impératif alsacien-lorrain. Cela concerne l’environnement, mais aussi les ressources naturelles, les paysages, …». Voilà pourquoi les autonomistes, EL rejoints par l’UPA (Union du Peuple Alsacien), continuent d'être présents aux défilés anti-nucléaires européens, avec le drapeau rot un wiss.
« Il nous faut montrer le drapeau rouge et blanc. La bannière herminée des Bretons est présente à n’importe quel match ou concert, défilé revendicatif ou parcours touristique. Pourquoi pas l’alsacien-lorrain ? » insistait Patrice MEYER, militant autonomiste, syndicaliste, écologiste et fédéraliste européen décédé en 2004.
Il aurait été satisfait, le 3 octobre à Colmar.
Article paru dans Tonic novembre 2009







